Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Ribeiro, de mémoire de pasionaria

  img400.jpg

 

 

INTERVIEW

Ribeiro, de mémoire de pasionaria

8 février 2013 à 22:31 (Mis à jour: 10 février 2013 à 14:28)

Par GRÉGORY SCHNEIDER 

 

 

Rock. A l’occasion de la réédition de quatre de ses albums avec Alpes, la chanteuse, désormais retirée, revient sur sa vie d’artiste militante dans les années 70. 

Ce qui se lit de plus sélect en matière pop aux Etats-Unis, en Allemagne ou en Grande-Bretagne - les anthologies du magazine anglais Mojo, le site Headheritage - tient les quatre premiers Catherine Ribeiro + Alpes pour des albums fondamentaux, comptant parmi les très rares, avec ceux de Magma, à faire écho à ce qui s’est fait de plus libre et de plus intense ailleurs au début des années 70, période de tous les risques : Ash Ra Temple ou Neu ! en Allemagne, Nick Farren et Van Der Graaf Generator en Angleterre, Culpeper’s Orchard au Danemark ou les Taj Mahal Travellers au Japon. La France, elle, aura retenu la pasionaria de gauche, les engagements multiples de Catherine Ribeiro (Palestine, réfugiés du franquisme, galas de soutien pour les exilés chiliens, meetings anarchistes) ayant concouru à une folklorisation qui, avec le temps, a pris le pas sur des disques hors cadre sans équivalent ni descendance.

A l’occasion de la réédition de ces quatre premiers albums de «Ribeiro Alpes», fin 2012, on a contacté la chanteuse. Elle explique en préambule avoir du mal avec le regard des autres depuis ses débuts, elle vit cloîtrée («J’assume»). Très impliquée et précise (elle a sous la main la quasi-totalité des carnets qu’elle tient depuis 1965), elle aura transformé l’exercice de l’interview, lors de rendez-vous téléphoniques, en moments singuliers : lectures d’articles qui lui furent consacrés, extraits de son autobiographie à venir (on est alors parfois proche du poème en prose), citations, évocations d’épisodes personnels douloureux. Cette façon de faire assure, in fine, à la dame la maîtrise du tempo et de la «couleur» de l’échange. On y a clairement vu «la cathédrale d’orgueil», une définition qu’elle utilise pour elle-même.

«Des plaquettes de Gardénal»

«Ma mère me frappait. Illettrée, elle avait commencé à travailler à 8 ans. J’en avais 11 quand j’ai compris que je n’aurais pas les moyens de faire des études. On était pauvres, et moi je rêvais d’avoir des parents riches. Ma mère disait : "Les études, c’est pour les gosses de riches !" J’ai été comédienne, chanteuse [yé-yé, ndlr], mannequin… En avril 1968, je n’ai plus un rond. J’ai honte. Mais quand tu n’as rien, tu as quand même ta dignité. J’ai vu quatre toubibs : quatre plaquettes de Gardénal de vingt pilules, dosées à 0,10 gramme. J’ai fumé un peu d’herbe et fait glisser les pilules avec du thé et du Coca. Je me suis allongée et j’ai attendu. A un moment, le lit a valdingué jusqu’au plafond. J’ai passé Mai 68 à l’hôpital Fernand-Vidal, où j’ai dû réapprendre à parler, à marcher, à écrire. Je parlais comme un enfant. Un journal ne tenait même pas dans mes mains.»

Patrice Moullet, le sauvage

«C’est Patrice Moullet qui s’est inquiété de mon absence : j’avais dit au concierge que je partais dans le Sud, mais il ne l’a pas cru. La police est intervenue et a forcé la porte. Mon estomac ne supportait que le café au lait. Patrice m’en apportait aux heures de visites : pour celle de 13 heures, sa mère me faisait un thermos. Pour 18 heures, il faisait faire le café au lait dans une brasserie où il patientait l’après-midi devant son demi. On le dévisageait : les cheveux longs jusqu’à la taille et la barbe jusqu’au nombril… Il a fini par poser devant lui un écriteau : "Pour toucher ma barbe, déposez un franc."

«On s’était rencontrés en décembre 1962, sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. C’était un sauvage, un homme des cavernes. Il ne disait jamais rien. Avant que je me fiche en l’air, il m’avait dit qu’il étudiait la guitare classique depuis l’âge de 14 ans. Mais il n’osait pas jouer, et je n’osais pas le brusquer. On écoutait des disques, on a commencé par Wagner. Je me rappelle aussi ses lettres : il collait des timbres tout autour de l’enveloppe, comme s’il craignait qu’elles ne m’arrivent pas.»

«2 bis, quai du Port»

«Pour nous, il était évident que la musique, le chant et l’écriture étaient notre meilleur atout. On répétait au 2 bis quai du Port, à Nogent-sur-Marne : on pouvait alors y trouver la toute première communauté hippie de France, l’Express a même fait deux pages là-dessus. Pour le nom utilisé sur le premier album [non-réédité], Catherine Ribeiro + 2 Bis, il faut savoir qu’aucune maison de disques ne voulait d’un nom de groupe à l’époque. Le critique Jacques Vassal [de Rock’n’Folk] a alors écrit : "La voix éructe, se tord, se jette à nous." Au "2 bis", il y avait de très jeunes filles, et pas mal de hasch. La police a fini par s’y intéresser. Je n’aime pas les uniformes. Nous devions changer de nom de groupe. Alpes s’est imposé : pour admirer le sommet d’une montagne, il faut lever le regard, c’est solaire.»

«Aller vers les autres»

«J’étais bouddhiste. En juillet 1970, j’ai quitté l’ashram où j’allais le dimanche. J’ai pensé qu’il était temps de cesser de regarder mon nombril et d’aller vers les autres. Mais aujourd’hui encore, presque chaque jour je lis une page au hasard de la Bhagavad Gîtâ. En juillet 1970, le metteur en scène Bernard Murat m’a emmenée à un meeting à la Mutualité. Il y avait tout le monde : PCF, OCI [Organisation communiste internationaliste - trotskiste], PS… J’avais du mal à garder les yeux ouverts. Les seuls intervenants que j’ai compris étaient des types de l’OCI. J’ai participé à deux GER [groupe de travail]. On m’a proposé de prendre ma carte, mais j’ai refusé. Je ne me voyais pas vendre le journal sur les marchés. J’aurais dit quoi aux gens ? Je me rappelle une phrase lors d’une réunion : "Chez nous, il n’y a pas d’homosexuels, on n’en veut pas, ce sont des malades !" Je n’ai pas compris. Malades ? J’étais consciente de ma part d’ambivalence. J’avais 19 ans quand une fille m’a approchée pour la première fois. Je la trouvais gentille.»

«Une cascade de notes»

«La création, c’est la création. On écoutait le moins de musique possible pour n’être contaminé que par nous. Poème non-épique n°2 a été enregistré en une seule prise. La cascade de notes sur laquelle ma voix vient taper est obtenue en frottant l’archet contre la 24-cordes inventée par Patrice Moullet [auquel on doit aussi le cosmophone, "une sorte de lyre électrique", selon son créateur ]. Quant à l’expressionnisme du chant, il ne faut pas perdre de vue qu’à l’origine du choix de devenir artiste, "le choix des pauvres" comme l’a écrit le poète beat américain William Burroughs, j’étais comédienne. Les mots qui restent en l’air, ceux sur lesquels je bute, étaient instinctifs, un peu comme dans la vie. Nous répétions pendant huit mois, beaucoup, et tout le temps ; puis la maison de disques nous payait deux jours de studio. On nous comparait sans arrêt à Pink Floyd, mais eux, ils passaient dix mois en studio.»

«Eclairés à la bougie»

«Nous avons éclairé nos spectacles exclusivement à la bougie jusqu’en 1974. Ça donnait une lumière fragile et apaisante. Sans courant d’air, les bougies tenaient une heure et demie. Sinon, on finissait dans l’ombre. Mes cheveux ont failli y passer, je retirais ma tête aux premiers grésillements [rire]. J’ai bien sûr pensé à la Psychanalyse du feu, d’autant que Gaston Bachelard fut ma porte d’entrée en philosophie. Il m’aida à éclairer ma pensée sur le monde et dans l’écriture, à trouver le mot juste.»

«Censurée à la télé»

«J’ai gagné magnifiquement ma vie. On bourrait les salles partout : concert à la cathédrale de Bruxelles en présence de la princesse Paola, déjeuner au Dom Pérignon dans un grand restaurant pour me convaincre de donner deux semaines de concerts à l’Olympia… J’avais refusé : je pensais ne pas pouvoir chanter deux jours de suite à cause du volume sonore des musiciens. Ils ne comprenaient pas que mes cordes vocales n’étaient pas électrifiées.

«Il y eut le reste. Censurée à la télé, censurée sur deux des trois stations de radio : en utilisant Thème en bref comme indicatif, un animateur de RTL a quand même réussi à donner chaque jour ou presque le nom du groupe à l’antenne… La maison de disques [Philips] m’a imposé la mention "Les textes de ces chansons n’engagent que leur auteur" sur les pochettes de Paix et Ame debout. C’est terrible de m’avoir fait ce coup-là.»

Descendant d’Indiens sioux

«Patrice Moullet n’aimait pas les musiciens. Je crois qu’il avait peur d’être dépassé. Après, vous ne pouvez pas imaginer la médiocrité de certains. On a eu un pianiste qui, pendant des années, n’a même pas envisagé de s’acheter son propre clavier - il a fini par piquer un ampli pour le revendre. On a même eu un cas psychiatrique, le percussionniste Carrol Reyn, qui joue sur l’album Libertés : plus d’1,90 mètre, des nattes - il se disait descendant d’Indiens sioux - et un pagne en cuir noir par-dessus le jean ; il saluait en disant "hugh" avec son bras tendu à la nazi. Un facho. J’avais peur de lui. Il a fini par kidnapper un homme d’affaires japonais, l’a torturé pendant une semaine, avant de l’achever d’une balle dans la tête et de stocker les morceaux dans son congélateur. Il s’est pendu en prison.

«Mais on ne pouvait pas se séparer des musiciens. J’ai été condamnée à payer 250 000 francs en 1982. Je ne pouvais pas payer. Henri Krasucki [alors secrétaire général de la CGT] m’a dit : "Catherine, tous les artistes sont concernés, ça regarde tout le monde." Ils ont été près de 80 à m’aider. Les plus riches n’ont pas été les plus généreux.»

 

 

LIRE AUSSI Par GRÉGORY SCHNEIDER
Catherine Ribeiro + Alpes N° 2

Quarante ans plus tard, les 18 minutes et 36 secondes de Poème non épique figurent toujours une sorte de statue du commandeur du rock seventies : violent, déchiré, à la limite de l’atonal, la chanteuse allant se fracasser sur les glissandos comme un suicidé qui se balancerait dans le vide mille fois de suite, puis encore, et encore… Un monstre.
Âme debout

C’est l’équilibre entre l’aspiration à la grandiloquence et le dénuement sonore - les contraintes de temps pour enregistrer ne se sont jamais autant entendues qu’ici - qui fait le prix d’Ame debout. Une trouvaille comme on n’en a pas cinq dans une vie : le bruit de pas qui ferme le Kleenex, le drap de lit et l’étendard et qui traduit un sentiment de perte, perdurant longtemps après l’écoute.

Paix Un jour… la Mort

Le grand moment cosmique d’Alpes, une odyssée surnaturelle où Ribeiro navigue entre la vie et la mort pendant que Moullet change sans répit la trame musicale, comme s’il tirait incessamment le tapis sous les pieds de sa chanteuse. Le finish, quand elle tente de dealer un sursis avec la Grande Faucheuse - et y parvient au milieu des hurlements -, est un chemin des délices.

Le Rat débile  et l’Homme des Champs

Catherine Ribeiro explique avoir une tendresse particulière pour cet album-là à cause de l’Ere de la putréfaction. Invitée au milieu des années 70 par Léo Ferré à une émission de télé consacrée au chanteur-auteur-compositeur d’Avec le temps, elle posa la condition de jouer celle-là et aucune autre. La chaîne refusa. L’artiste se priva ainsi d’une exposition considérable. Elle explique n’en avoir aucun regret aujourd’hui.