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06 Jan

CATHERINE RIBEIRO OU LES SOMMETS D'ALPES

Publié par catherine-ribeiro

Neuf albums de 1969 à 1980 sont réédités en coffret et remémorent l’épopée extrême et révoltée d’une artiste et de son groupe, Catherine Ribeiro et Alpes. Une plongée dans une époque où le rock est à la fois un outil de lutte et un champ d’expérimentations.

Dénonciatrice, exigeante, Catherine Ribeiro proclame et apostrophe comme sans doute personne dans son époque. Ce n’est pas seulement parce qu’elle est née avec la montage sous les yeux que son groupe s’est appelé Alpes : elle ne fréquente que les sommets, les crevasses, les escarpements, les pentes impossibles. Et c’est un sommet que la discographie de ce groupe fondateur, aujourd’hui réédité dans un coffret à prix doux. Un sommet de rectitude et de violence, de passion et de poésie. D’ailleurs, peu d’œuvres collectives ressemblent autant à un autoportrait individuel – car on a l’impression, tout au long de neuf albums, d’entendre une matière tout entière ordonnée autour de sa voix.


"Je mourais sans m'être jamais remis de ma naissance", disait il y a quelques années Catherine Ribeiro. Il est vrai que, si l’on se demande pourquoi elle a cette voix-là – tour à tour tremblante, enragée, brisée, âpre, pantelante, éternelle –, c’est sans doute à cet endroit du temps et de l’espace que tout s’enracine. Elle s'ancre dans ce sillon rhodanien de l’après-guerre avec ses usines chimiques, son père d’origine portugaise, ouvrier syndiqué à la fois en lutte et écrasé par son sort, sa mère qui se souvient du fado et lui lèguera sa voix, à défaut d’avoir le temps de lui donner de l’amour : "Mon enfance de gosse de pauvre avec une mère illettrée, je ne m'en remets pas. L'ambition de Maman était que je sois chimiste à Rhône-Poulenc. À Saint-Fons, en face de notre immeuble, il y avait les usines Rhône-Poulenc, Specia, Saint-Gobain, Ciba et Rhodia-Ceta – des fumées de toutes les couleurs."

Patrice Moullet, une rencontre décisive

À l’aube des années 60, elle prend la même route que d’autres jeunes filles belles et singulières : une chanteuse yé-yé qui transforme Bob Dylan en sucreries pop diaphanes, qui tourne un peu au cinéma… Mais elle rencontre Patrice Moullet, musicien, acteur, compositeur, luthier, amour. Communauté hippie, expérimentation musicale, invention de formes en rupture avec tout ce qui se fait alors. Catherine et Patrice inventent à la fois sur les traces du prog rock de Pink Floyd ou Amon Düül, du free jazz, de la redécouverte des musiques médiévales ou des rêves orientaux des Beatles…

La saga commence. En 1969, l’album Catherine Ribeiro + 2bis puis, l’année suivante, le premier album signé Catherine Ribeiro + Alpes, N° 2. Suivent Âme debout (1971), Paix (1972), Le Rat débile et l’homme des champs (1974), Libertés ? (1975), Le Temps de l’autre (1977), Passions (1979)et enfin La Déboussole (1980). Neuf 33 tours qui lui font peu à peu une position unique dans le paysage musical français : elle expose une rage, une urgence, une exigence impressionnantes, dans des disques où rien n’est prévisible, où s’emmêlent Lautréamont et Led Zeppelin, Jethro Tull et Guy Debord, Tangerine Dream et L’Apocalypse de Jean réécrit au temps du choc pétrolier…

Elle fascine, elle hérisse, elle indigne, elle enthousiasme. Ses albums deviennent les mots de passe d’une communauté secrète de révoltés opiniâtres, de Rimbaud postindustriels, de guerriers de la poésie. Elle n’atteint jamais le très grand public, mais marque son époque au fer rouge d’une rébellion totale – contre le capitalisme, le show-business, le couplet-refrain et l’institution familiale. Révolutionnaire, partout.

Les dernières années d’Alpes, Ribeiro cherche aussi ailleurs. En 1977, elle sort son premier album, Le Blues de Piaf, suivi en 1978 d’un album consacré à Jacques Prévert. Elle va devenir dès lors une sorte de pythie de la chanson française, excessive, flamboyante, fragile et furieuse. Et d’ailleurs, elle choisit dès 2005 de revenir au répertoire d’Alpes, lui trouvant une sorte de compromis avec son nouvel éthos de diseuse mallarméenne. Et c’est pourquoi il est passionnant de retrouver aujourd’hui la source originale de son travail.

"Des lendemains sans joie"

Réécouter ou découvrir la discographie de Catherine Ribeiro et Alpes donne à approcher d’un temps où les souffrances avaient parfois d’autres noms et d’autres cruautés qu’aujourd’hui. On s’horrifiait d’un monde mécanisé, on apprenait l’abrutissement par les machines, on s’inquiétait à peine d’une Terre salie, on était enchainé au travail.

Beaucoup de ses chansons ont le souffle pantelant d’une jeunesse qu’effarait la brutalité satisfaite de ses aînés et qui disait non à leur bonheur. Beaucoup de ses chansons portent la marque des dégâts collatéraux des années de croissance, et donc cette sorte d’optimisme fondamental qui a habité ce temps-là. Même si alors elle chante le drame, l’aliénation ou le dégoût, il y a toujours une ferveur, une force qui va, un espoir déployé. Même si dans Stress et strass surgissent les mots "lendemains sans joie", il y a toujours là-dessous des lendemains qui chantent. Plus d’espoir que de désespérance, même lorsque les chansons sont désespérées…

Mais elle lance alors quelques chansons à l’humanité bien trempée, comme son Je ne crois pas en Dieu l’infiniment puissant Je ne crois pas en Dieu l’infiniment puissant, qui doute avec la chaleur de Jérémie dans l’Ancien Testament. Cela rapproche de nous toute cette histoire légendaire, cette épopée d’une voix inventée à défaut de toute autre expression possible. Et, sous des outrances candides, sous des inventions au sel bien éventé en quarante ans, sous des mélanges encore un peu gourds, on continue de voir une brûlure à vif. Et on réalise que ce rock était, sans doute, plus pertinent par sa fragilité que par sa puissance, par ses incertitudes que par sa force.


Catherine Ribeiro + Alpes Intégrale des albums originaux, 1969-1980 neuf CDs (Mercury/Universal) 2015
Page Facebook de Catherine Ribei
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