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Retour à Ribeiro


Un article de HAZERA HÉLÈNE (février 1995)
CHANSON. La Passionaria alpine des années-pavés effectue son

come-back scénique. Son récital 1995 reprend, entre autres, «Vies monotones» de Manset.

Retour à Ribeiro CATHERINE RIBEIRO,

                                    en concert aux Bouffes du Nord jusqu'au 12 février

DES ANNEES qu'on ne l'avait plus vue sur scène, (Bobino 1986?, le TLP?) des années à saut périlleux, retombant sur ses pieds après l'épreuve. C'est dire qu'on ne la retrouve pas sans inquiétude. Elle paraît tout en noir. Noire la veste, noirs le tee-shirt, le pantalon et les bottines vernies. Rouge, la boucle du sida au revers. Noirs les pommettes, la tignasse à peine crêpée sur la frange, sur la nacre de la peau et la flamboyance des yeux. On commence par l'inventaire de ses beautés, l'ourlet de la lèvre et les mains carrées, en soupirant que plutôt que des pierreries, on voudrait pouvoir lui offrir une barricade.

Dans ce récital, elle a voulu mêler les chansons des autres aux siennes. Elle entame avec un Aragon-Ferrat: T'aimer à perdre la raison. Avec le temps, elle s'est guérie des abus de vibratos, au profit d'une linéarité superbe, rappelant qu'elle peut être une excellente chanteuse de romance. La voilà moderne, Vies monotones, de Manset: «Comme on ne dit plus rien à personne/ Personne ne nous dit plus rien», elle respecte l'auteur, ses nuances de rien, ses morigénations subtiles.

Léo ne pouvait manquer à l'appel, c'est sa Mémoire et la mer, une bien difficile chanson, si longue, poétique, blessée: «Rappelle-toi ce chien de mer/ Que nous libérions sur parole.» Tout d'un coup, au détour d'un couplet, elle élève ses mains, les joint au-dessus de sa tête, plus loin elle se tient sur un pied, l'autre levé comme un oiseau migrateur.

En somme, si elle s'inscrit dans une tradition héroïque de la chanson française (avec un détour par le fado?), sa gestuelle est souvent celle d'une rockeuse. Elle continue d'énumérer son Panthéon, Brel: Je ne sais pas, Danielle Messia: De la main gauche. Parole d'hommes, paroles de femmes, est-ce la même complicité dans l'interprétation? Curieusement, pour le Perlimpinpin de Barbara, la pétroleuse Ribeiro est beaucoup plus douce que la longue dame brune qui lançait avec quelle véhémence son «J'en ai assez de vos violences».

Après les mots des autres, les siens: Amour petite flamme, «Pense à moi et au désir que j'ai de toi/ Pense à moi, à mes nerfs tendus par l'oubli.» Peut-être plus poésie chantée (musique Patrice Moullet) que chanson? Carrefour de la solitude, journal intime: «Il parle des à-coups de la vie/ En un murmure exacerbé/ Il dit qu'il faut encore lutter/ Alors que j'ai les reins cassés.»

Michel Prescastelli, qui l'accompagne au piano et a composé ces arrangements tout en cordes, violons, violoncelle avec une percussion discrète, lui offre une petite suite concertante, entre Schönberg et les néo-classiques, le temps de disparaître. Pour revenir une veste rouge tranchant sur le noir.

Poème de circonstance: Femmes algériennes. Le mot «intégrisme» méritait-il d'être mis dans un poème? Mélocoton: curieusement l'interprète se fait presque imitatrice, volant des inflexions grelottées à la Magny pour «J'en sais rien, donne moi la main.» Et des bien à elle, Stress et Strass, l'insolent Racines, construit comme une chanson déiste du XIXe: «Je ne crois pas en Dieu/ L'infiniment puissant/ Parce que je crois en l'homme/ A son vol en suspens» (musique Anne Sylvestre).

Pour la Luna, une chanson de Luis Llach, elle fait des variations de diva sur «jamais», joliment incongrues dans ce texte qui parle de misère. On en est aux rappels. Encore un Aragon-Ferra, et comme un faux-couac, le Chant des partisans de Maurice Druon a capella. Le public accompagne en marquant le rythme du pied. Même ses maladresses sont touchantes.