Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 Jul

Cher Léo

Publié par catherine-ribeiro

Cher Léo, écrire sur toi n’est pas chose facile.

Tu es l’homme vivant de chair et de sang, parvenu au sommet de sa luminosité.

L’homme qui impressionne l’éveil de l’esprit par la fulgurance de ses colères.

Tu es l’épaule sur laquelle j’ai pu poser ma tête en toute confiance.

Ta lucidité m’a permis de comprendre et admettre l’utilité de ma vie dans la réalité des choses de la vie.

Nous nous sommes rencontrés le samedi 23 mai 1970.
Ce jour là, j’ai chanté « Âme debout ».

J’ai la tête dans les étoiles.

A la fin de l’émission, tu te précipites vers moi et tu me dis : « Est-ce que tu gagnes ta vie au moins ?
– Non, pas vraiment. »
J’entends encore gronder les mots de ta colère.

Deux ou trois jours plus tard, un coursier de chez Barclay me livre vingt six disques de toi. Un vrai trésor de cathédrale !

Une semaine après, tu me téléphones et tu me fais grief de ne pas t’avoir remercié. Or, je n’ai pas osé t’appeler.
Tes mots percutent dans ma poitrine et ma timidité effrite la plus intelligible de mes pensées.

Tu es l’homme stupéfiant à la belle chevelure.

L’homme de certains rêves qui ne peuvent pas mentir.

L’homme dans l’infini de sa réalité.

C’est Patrick Abrial qui me fait découvrir « La mémoire et la mer ». Quelques dieux ont du se glisser sous ta plume pour faire jaillir l’écume de la mer. En filigranes, le vent s’inscrit entre les lignes.

Tu n’as pas écrit une histoire mais le feu sacré de la poésie.

Je dois me libérer de mes libertés entravées.

Je ne t’es jamais vu sur scène.

La cérémonie laïque et mystique sera célébrée un soir, à l’Alhambra. Je suis avec Lucien Rioux qui dirige aux éditions Seghers, la collection « Poètes de la Chanson ». Il a décidé d’éditer un ouvrage sur moi et il souhaite te proposer d’en écrire la préface.

Sur scène je découvre un homme à hauteur d’homme, à la gestuelle presque féminine. Des petits pas à gauche puis à droite pareils à des pas de danseur.

Nom de Zeus ! J’ai le sentiment de me voir !

Anima animus, quand tu nous tiens…

Je veux partir mais Lucien Rioux refuse.

Mon esprit et mon âme me font subir le supplice du dédoublement de l’humain.

Tu as accepté d’écrire cette préface. Je n’aurais pas la joie de la lire.

Peu de temps après, j’ai dit à Lucien Rioux : « je ne suis pas poète, pas même poète de la chanson. »

J’ai une éthique personnelle de la morale poétique.

Il tenta de me convaincre, en vain. Tu as piqué une vilaine colère dont tu as le secret.

J’ai mis une vingtaine d’années pour éprouver un vague regret dans ce toi de moi qui m’aurait anoblie au centre du perpétuel de ma vie de femme/artiste.

Léo, tu n’es pas un homme beau, tu es magnifique. Et tu le sais du moins je le crois.

Trois fois, tu m’as invitée à dîner au restaurant de l’hôtel Hilton de l’aéroport d’Orly. Nous apprenons à nous connaître, à nous reconnaître.

En juin 1975, tu es l’invité du « Grand Echiquier » de Jacques Chancel. Tu as exigé que je sois présente à tes côtés pendant toute l’émission. Tu souhaites que toi et moi parlions de poésie. Bien sûr, je dois chanter. Tu ignores l’obstacle qui m’oppose à Chancel. Je veux chanter « L’ère de la putréfaction », lui ne veut entendre que « L’aria populaire ». Je n’ai chanté cet aria qu’une fois, le jour de l’enregistrement. La veille de la répétition à vingt heures, je décide de l’appeler chez lui. Nous campons sur nos exigences mais je l’agace. Alors il hurle, « c’est mon émission, c’est moi qui décide, je n’accepte pas que l’on me parle sur ce ton » !

Je ne suis pas venue répéter. Par deux fois, tu as téléphoné chez moi pour demander ma présence. Moi, pour tenter d’oublier, je suis allée à une grande manifestation sur « les libertés » organisée par le Parti Communiste. Le lendemain soir, j’ai allumé le poste de télévision. L’émission a démarré sur les chapeaux de roues, j’ai pleuré et j’ai éteint le poste.

Six mois plus tard, nous partageons l’affiche d’un concert organisé sous chapiteau, en plein Paris. Je suis allé te voir dans ta caravane. Tu m’as jeté un regard oblique et sombre. J’ai enfin pu te dire pourquoi j’avais renoncé au Grand Echiquier. Tu m’as dit : « Chancel m’a raconté une contrevérité. Il m’a bourré le crâne. Si j’avais su, j’aurais exigé que tu chantes ce que tu voulais. Tu m’as manquée tu sais. »

Cher Léo, nous avons tous deux une éthique de la morale qui nous conduit à l’harmonie. C’est ce lien qui nous unit. Nous avons l’obsédante détestation des privilèges qui ne laissent pas de place à l’humain.

Tu m’as offert le toi du moi de nous. Tu ne m’as jamais effrayée parce que tu es un homme bienveillant.

Nous sommes nés tous les deux, sous le ciel astrologique du signe de la vierge. Si nous avons en commun quelques qualités, elles nous conduisent à la source de la vie.

En ce mois de juillet 1987, je vais aller te fêter aux « Francofolies de La Rochelle ». Je suis en panne de pianiste. J’ai osé appeler Maurice Vander. Il accepte de quitter sa demeure provinciale pour venir répéter à Paris « La mémoire et la mer ».

Et cette « Fête à Léo Ferré » laissera la forme originale de son empreinte dans le monde préfabriqué du business/show.

Et « VIVA LA VIDA » !

Catherine Ribeiro


Commenter cet article

Claude 04/08/2013 14:15

Un témoignage puissant et touchant, d'une grande élégance, à l'image de son auteur, et de Léo...
Merci !!!