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Catherine Ribeiro, l'âme solitaire de Sedan

Publié par catherine-ribeiro

SEDAN (Ardennes). La chanteuse, grande figure du rock post-soixante-huit, vit discrètement à Sedan, où elle consacre son temps à l'écriture d'un roman autobiographique. De ses 25 albums, Universal a extrait un coffret qui rassemble quatre albums (avec le groupe Alpes) parmi les plus intenses.

Catherine Ribeiro, aujourd'hui, c'est encore et toujours, une voix. Intempestive, exigeante, tourmentée, sensuelle et incandescente. Une Âme debout comme le rappelle le titre d'une de ses chansons. En quête d'une paix intérieure mais aussi attentive et à l'écoute des fracas du monde. Entre une lecture d'un extrait du Baghavad-Gîtâ et un propos indigné face aux événements en Syrie, elle lance : « Je suis une matière inflammable. » Et cette force brûlante, fébrile, révoltée est comme ravivée à l'écoute de ses premiers opus, offerts comme des oratorios rock, aux accents presque liturgiques. Ils jaillissent intacts, plus de quarante ans après, de quatre albums réalisés avec Alpes entre 1970 et 1974 et qui viennent d'être réédités chez Universal. Indéniablement, ils marquent pour le public, comme pour elle, la naissance d'une expérience musicale singulière, unique, inclassable.

Une expérience que Catherine Ribeiro évoque avec nous par téléphone. Car la chanteuse s'est mise « depuis le 17 décembre 2010 » comme en retrait du monde. Cloîtrée, vivant en ermite, depuis plus de deux ans chez elle à Sedan… Celle qui, pourtant, pendant des décennies, s'est exposée sur scène et qui avoue entretenir avec soin son visage depuis toujours nous a accordé un entretien… sans visage. « J'assume et je suis, quoi qu'on en pense, timide » et puis, « je peux rester assise très longtemps à refaire le monde en solitaire », se justifie t-elle. Une solitude qu'elle décrit pourtant comme un gouffre, un abîme mais qui lui est, pour l'heure, indispensable. « J'ai le regard noyé à l'intérieur de moi », lâche-t-elle. Interroger celle qui fut qualifiée de pasionaria rouge pour ses textes enflammés, organiques, théâtraux et connue pour ses engagements politiques (en faveur des Palestiniens, des réfugiés du franquisme, des anarchistes…) c'est engager un dialogue entrecoupé de poésie, de notes extraites de ses écrits en cours et d'écoute de séquences musicales. Comme des défis jetés à l'indigence d'une époque qui cherche souvent à ignorer le tragique de l'existence. Sans toutefois éluder l'espoir et la joie, sourde. « Réjouissons-nous, la paix est entre nos mains », n'hésite t-elle pas à clamer.

« Rien ne m'obsède plus que la vie »

Elle parle aussi, avec spontanéité, de son impossibilité du moment à se confronter au regard des autres, à la foule. Mais aussi, et surtout, de son temps consacré à l'écriture « douloureuse » d'un « roman autobiographique » marqué du sceau de la disparition de son mari Claude Démoulin. « Dans ce livre, je débute avec l'enterrement de Claude, en décembre 2009, qui m'a littéralement foudroyé, et peu à peu je remonte le temps. » Cet amour passionné avec celui qui fut maire de Sedan (1983-1989) dura 25 ans. Mariée en 1984, avec un homme « doux », disponible, à l'écoute et « qui a laissé un souvenir magnifique aux Sedanais » dont elle loue « l'esprit fraternel ».

Son ancrage dans la ville de Sedan est d'ailleurs devenu essentiel pour cette fille d'immigré portugais. « C'est Claude qui m'a fait aimer les Ardennes et Sedan et je peux dire que, le temps passant, je me sens totalement ardennaise. » Un territoire dont les paysages sauvages et l'histoire douloureuse et tourmentée lui ressemblent aussi…

La question néanmoins taraude. Sortira t-elle un jour de chez elle ? « Je cherche encore comment me libérer de ma liberté entravée », admet-elle, lisant un de ses textes, avant de déclarer que « le jour où je mettrai un point final à ce que j'écris, je sortirai ». Quelle en est l'échéance ? « Je ne me fixe pas de terme, j'écris de façon irrégulière, parfois trois heures de suite parfois pas du tout. » En attendant, elle n'a pas oublié la scène et « le partage avec le public qui me manque ». Son dernier concert remonte à janvier 2008 sur la scène du Bataclan. « Dernièrement, je me suis même surprise à chanter… », reconnaît-elle. L'envie est bien là. Un album réalisé avec Alpes serait même prêt depuis 2005. « Rien ne m'obsède plus que la vie », conclut-elle en guise de profession de foi. Alors tous les espoirs sont permis.

Un coffret avec 4 albums réédités

« Je me suis retrouvée sur scène, en juillet 1970, au festival Pop à Aix-en-Provence et c’est là, en 40 minutes de concert, que l’on a tout emporté. Tout est allé ensuite très vite… C’est le public qui nous a faits », rappelle Catherine Ribeiro en évoquant ses premières prestations avec le groupe Alpes. Quatre albums (Alpes + Catherine Ribeiro n°2, Paix, Âme debout, Le rat débile et l’homme des champs) de cette époque ont été réédités en décembre 2012 par Universal. « Il manque toutefois le premier, Catherine Ribeiro + 2bis », regrette l’artiste.
Il n’empêche que des morceaux comme Poème non épique, Âme debout, Paix, L’ère de la putréfaction, sont autant de textes qui disent l’âme tourmentée et la chair à vif avec une intensité rare. Et dégagent une poésie radicale, volcanique, qui à la beauté rugueuse et sombre d’une pierre de basalte brute, oscillant entre Ferré, Artaud et Nerval. L’ensemble est porté par le rock progressif et psychédélique de Patrice Moullet dont la musique magistrale, gronde, progresse parfois en volutes et circonvolutions amples.
Ces albums plongent l’auditeur dans un sentiment d’urgence, telle une cavale où la voix de Catherine Ribeiro, entre prière et incantation, enfer et paradis, n’hésite pas à se transformer, à l’occasion, en scansions gutturales et onomatopées rauques.Puis, comme venu de nulle part, tombe un morceau de fado déchirant. Un opus libre et exigeant. Sans conteste, écouter Catherine Ribeiro + Alpes aujourd’hui, c’est se livrer à une expérience auditive et physique rare.

Carl Hocquart